Microplastiques : ces polluants invisibles qui s’installent dans votre corps

Ils sont dans l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, les vêtements que nous portons, et désormais dans nos organes. Le professeur Jean Demarquoy, spécialiste de physiologie et de nutrition, auteur de Microplastiques, notre santé en danger, démêle les faits des idées reçues et indique ce que chacun peut faire dès aujourd’hui.

Un polluant né de notre quotidien

Du sac plastique au nanoplastique : comprendre la fragmentation

Il y a une confusion récurrente qu’il faut dissiper d’emblée. Les microplastiques ne sont pas une catégorie à part de matières synthétiques, ce sont, très simplement, du plastique ordinaire qui s’est fragmenté. Un sac en polyéthylène abandonné dans la nature se dégrade progressivement en morceaux de plus en plus petits. En dessous de 5 mm, on parle de microplastique. En dessous du micron, de nanoplastique. Même matière, taille différente, et une capacité nouvelle, et bien plus inquiétante, à pénétrer les systèmes biologiques.

C’est cette fragmentation progressive qui rend la situation si complexe à appréhender. Un fragment visible à l’œil nu ne présente pas le même profil de risque qu’une particule microscopique capable de traverser les membranes cellulaires. Plus la taille diminue, plus la capacité de pénétration dans l’organisme augmente. C’est là que réside l’essentiel du problème.

Des sources invisibles, partout autour de nous

Ce qui rend la situation vertigineuse, c’est l’omniprésence du plastique dans nos vies. « Mes lunettes sont probablement en plastique, mon téléphone aussi, mes vêtements, mes chaussures, mes pneus », énumère le professeur Demarquoy. L’usure de ces matériaux libère en permanence des particules invisibles. La moquette synthétique que l’on foule chaque matin, le pneu qui s’efface kilomètre après kilomètre, le film plastique qui se réchauffe au micro-ondes : autant de sources quotidiennes et silencieuses.

La production mondiale de plastique illustre l’ampleur du phénomène de façon saisissante. De quelques millions de tonnes il y a cinquante ans, elle est passée à près de 480 millions de tonnes aujourd’hui, soit l’équivalent du poids total de la population humaine. « Il ne faut peut-être pas s’alarmer, souligne le professeur, mais il faut peut-être s’en inquiéter quand même un petit peu. » Un signal d’alerte formulé avec la mesure qui caractérise sa démarche, mais dont le sous-entendu est clair.

Un circuit sans fin entre air, eau, sol et vivants

Une fois libérées, les particules ne restent pas là où elles tombent. Leur dynamique de circulation est aussi invisible que permanente. Elles passent dans l’air, retombent dans les étendues d’eau, remontent dans l’atmosphère par évaporation, se déposent sur les sols, sont captées par les plantes, consommées par les animaux et les humains. « C’est un cercle sans fin », résume le professeur.

Ce cycle fermé signifie qu’aucun territoire n’est épargné. Des microplastiques ont été retrouvés au sommet de l’Everest, dans les glaces arctiques, dans le corps de poissons pêchés en haute mer. La géographie ne constitue plus une protection. La question n’est plus de savoir si nous sommes exposés, mais dans quelle mesure, et ce que cela implique pour notre santé.

Ce que la science sait et ce qu’elle ignore encore

Le plastique chauffé : le risque le plus immédiat

Parmi tous les gestes qui génèrent des microplastiques, un se distingue par son impact direct et immédiat : chauffer du plastique. Réchauffer un plat recouvert d’un film étirable au micro-ondes, conserver des aliments dans des boîtes plastiques que l’on réchauffe régulièrement, utiliser des récipients plastiques pour des boissons chaudes, chacun de ces gestes quotidiens libère des fragments qui se mélangent directement à ce que l’on consomme.

La chaleur fragilise le matériau et accélère sa désintégration. « Le plastique le plus dangereux, c’est celui qu’on ne voit pas. C’est quand on ne le voit pas qu’il devient dangereux », insiste le professeur Demarquoy. La bonne nouvelle, c’est que ce risque-là est l’un des plus simples à réduire : remplacer le film étirable par une assiette retournée, privilégier le verre et la céramique pour cuisiner et réchauffer. Des gestes simples, accessibles, dont l’effet est immédiat.

Présence confirmée dans l’organisme, effets encore à préciser

La recherche confirme aujourd’hui la présence de microplastiques dans l’organisme humain. On en retrouve dans le sang, certains tissus et différents organes. Les études montrent également qu’ils peuvent avoir des effets biologiques négatifs, notamment en favorisant une inflammation chronique, le stress oxydant ou des déséquilibres du microbiote intestinal.

Certaines publications récentes ont également observé une présence plus importante de microplastiques dans des plaques d’athérome liées aux maladies cardiovasculaires, ou dans certains tissus tumoraux. Mais le professeur Demarquoy insiste sur un point essentiel : ces observations ne permettent pas encore d’établir un lien de cause à effet direct. Une corrélation ne signifie pas automatiquement qu’un élément est responsable de la maladie. « On ne peut pas dire que ce sont les microplastiques qui provoquent ces maladies. Mais on ne peut pas dire non plus qu’ils sont bons pour la santé. » Cette nuance n’est pas une esquive, c’est l'honnêteté intellectuelle de la méthode scientifique.

Le cheval de Troie chimique : quand le plastique transporte d’autres toxines

Au-delà de leurs effets propres, les microplastiques ont une propriété particulièrement préoccupante : leur capacité à fixer d’autres substances toxiques. Une fois dans l’environnement, les particules peuvent être colonisées par des bactéries, des métaux lourds, des pesticides, et les transporter dans les organismes vivants bien au-delà de ce que ces composés auraient atteint seuls. Le professeur Demarquoy parle de « cheval de Troie », une image qui dit tout de la perfidie du mécanisme.

Ce mécanisme souligne l’urgence de développer des études cliniques sérieuses pour comprendre les effets réels de ces particules une fois dans l’organisme. Nous en sommes au début. La grande vague de production plastique date des années 1950, et les microplastiques qui en résultent peuvent mettre cinquante à cent ans à se former vraiment. Le problème est, pour l’essentiel, devant nous.

Réduire son exposition : des gestes concrets, dès aujourd’hui

Priorité numéro un : ne plus chauffer le plastique

La tentation, face à l’ampleur du problème, est soit de tout changer radicalement, soit de ne rien changer du tout. Le professeur Demarquoy écarte les deux extrêmes. Arrêter le plastique du jour au lendemain est impossible. Mais dire qu’on ne peut rien faire est tout aussi faux. Entre les deux, il y a un espace concret et progressif, et c’est dans cet espace que réside l’action utile.

Le premier réflexe consiste surtout à éviter de chauffer du plastique, notamment au micro-ondes ou au contact d’aliments chauds. Pour cuisiner, conserver ou réchauffer, mieux vaut privilégier le verre, la céramique ou l’acier inoxydable. Ces alternatives sont largement accessibles, souvent moins onéreuses à long terme, et leur impact sur l’exposition aux microplastiques est immédiat et mesurable.

Eau, emballages, vêtements : avancer par étapes

L’eau est un autre point important. Le professeur Demarquoy recommande de privilégier l’eau du robinet plutôt que l’eau en bouteille, car elle contient généralement moins de microplastiques. Les filtres domestiques, souvent composés eux-mêmes de plastique, ne constituent pas toujours une protection suffisante contre ces particules. Un résultat contre-intuitif, mais documenté.

Les emballages jouent aussi un rôle. Limiter les produits ultra-transformés et les achats suremballés permet de réduire les contacts répétés avec le plastique. Du côté des vêtements, l’objectif n’est pas la perfection. Les matières naturelles comme le lin, la laine ou le coton restent préférables aux fibres synthétiques comme le polyester ou le nylon, mais elles sont souvent plus coûteuses. L’idée est donc d’avancer avec pragmatisme : choisir des matières naturelles quand c’est possible, limiter la fast fashion, et réduire progressivement les sources d’exposition. Comme le rappelle le professeur Demarquoy : « Il ne faut pas avoir peur, mais il faut s’informer et se demander ce que l’on peut faire, individuellement et collectivement, pour soi et pour les autres. »

L’emballage, levier collectif prioritaire

L’action individuelle est nécessaire, mais elle ne peut pas tout. Près de 40 % des plastiques produits dans le monde servent à fabriquer des emballages, dont une grande partie à usage unique. Un emballage utile dix secondes met cent ans à se fragmenter : le déséquilibre est évident. La question n’est pas de supprimer tout emballage, qui remplit aussi des fonctions sanitaires réelles, mais de questionner le suremballage systématique. C’est là que le levier collectif est le plus puissant.

Des textes de loi français et européens ont imposé ces dernières années des objectifs de recyclage et de réduction. Le taux de perte actuel est estimé entre 1 et 4 %, ce qui paraît faible, mais ramené à des volumes de plusieurs centaines de millions de tonnes, cela représente des quantités qui s’accumulent pendant des décennies dans les sols, les océans et l’atmosphère. Même si la trajectoire s’améliore, le plastique déjà fragmenté ne disparaîtra pas.

Ce que le professeur Demarquoy pose sur la table n’est pas un catalogue de peurs. C’est une invitation à regarder un problème réel avec lucidité, sans le minimiser ni le dramatiser. Les microplastiques sont présents dans notre corps. Leurs effets biologiques sont déjà mesurables. Et quelques gestes simples, accessibles, permettent dès aujourd’hui de réduire son exposition. C’est à la portée de chacun !

Le professeur Jean Demarquoy est spécialiste de physiologie, de métabolisme et de nutrition. Depuis plus de trente ans, ses travaux portent sur les interactions entre environnement et santé humaine. Il intervient également en tant qu’expert auprès de plusieurs instances européennes. Son ouvrage « Microplastiques, notre santé en danger » est disponible aux Éditions Thierry Souccar.

Photos : Zehra K - You Le B

Ces contenus ne remplacent pas l’avis d’un professionnel de santé.

Dans le numéro 7

Juillet 2026

Le numéro
ÉditoSilence = DangerIl y a des choses que personne ne vous a dites. Saviez-vous que vos douleurs chroniques pouvaient être réversibles ? Que vos émotions pesaient, concrètement, sur votre énergie ? Que des particules invisibles s'accumulaient dans vos tissus depuis des années, sans douleur, sans même que vous ne le sachiez ?2 min de lectureLe dossierHormones, douleurs et silence : la santé féminine sort de l'ombreCéline Hovette11 min de lectureLe dossierCéline Hovette : SOPK, endométriose, ménopause, quand le corps tente d'alerterCéline Hovette53 min de lecturePlantesVerveine citronnée : retrouver son calme malgré la chaleurVERVEINE CITRONNÉE : RETROUVEZ VOTRE CALME MALGRÉ LA CHALEUR2 min de lectureSanté intégrativeLa sédentarité tue et personne n’en parle vraimentQuatrième facteur de mortalité dans le monde selon l’OMS, premier facteur de mortalité évitable : la sédentarité est un fléau invisible que l’on banalise depuis des décennies. Alexandre Dana, cofondateur de Life Mentor, auteur et éditeur, a mené une enquête de deux ans sur le sujet. Son constat : nous sommes assis mille fois plus que nos parents, dans un environnement conçu pour éliminer chaque occasion de bouger. Et les conséquences sont déjà là !Alexandre Dana8 min de lectureSanté mentaleVos émotions pèsent plus lourd que votre assietteJérôme Dochy, diététicien-nutritionniste, vous invite à lire votre corps de manière bienveillante6 min de lectureMaladie & guérisonDouleurs chroniques et mal de dos : vous n'êtes pas condamné à avoir malElle s'installe discrètement, d'abord. Une gêne dans le bas du dos au réveil. Une épaule qui coince. Une fatigue qui ne part pas. Et puis, un jour, on réalise qu'on l'a acceptée, qu'on s'est organisé autour d'elle, qu'on dit "j'ai mal au dos" comme on dirait "j'ai les yeux verts". Comme si c'était une donnée immuable de soi-même. Comme si souffrir faisait partie du contrat de la vie adulte !Sylvère Caron9 min de lecture

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avec Pr Jean Demarquoy, et sur le même sujet