La sédentarité tue et personne n’en parle vraiment

Quatrième facteur de mortalité dans le monde selon l’OMS, premier facteur de mortalité évitable : la sédentarité est un fléau invisible que l’on banalise depuis des décennies. Alexandre Dana, cofondateur de Life Mentor, auteur et éditeur, a mené une enquête de deux ans sur le sujet. Son constat : nous sommes assis mille fois plus que nos parents, dans un environnement conçu pour éliminer chaque occasion de bouger. Et les conséquences sont déjà là !

Une épidémie qui ne fait pas de bruit

Le titre du livre d’Alexandre Dana, La Chaise tue, peut sembler provocateur. Pourtant, avant sa publication, les médecins, cardiologues et experts de santé consultés lui ont tous confirmé la même chose : ce titre ne force pas le trait, il décrit une réalité. La sédentarité, c’est-à-dire le temps passé assis de façon prolongée et répétée, est aujourd’hui identifiée comme l’un des grands facteurs de risque pour la santé. Une épidémie silencieuse, sans virus, sans date de début, sans patient zéro, mais avec des effets bien réels sur le corps, l’énergie et l’espérance de vie.

La prise de conscience d’Alexandre Dana est partie d’un chiffre très simple : son nombre de pas quotidiens. Il y a quatre ans, il réalise qu’il est tombé à 5 000 pas par jour en moyenne annuelle. Diriger une entreprise, écrire, éditer, enregistrer un podcast : toutes ces activités avaient un point commun, elles se faisaient assis. Et lorsqu’il met cette baisse d’activité en regard de ses problèmes de santé de l’époque, douleurs articulaires, mal de dos, prise de poids, fatigue, burn-out, la courbe raconte une histoire difficile à ignorer !

Deux ans plus tard, avec son co-auteur Victor Faire, journaliste spécialisé dans les écrans, il interroge une centaine de spécialistes : cardiologues, kinésithérapeutes, nutritionnistes, experts d’Alzheimer, éducateurs, philosophes, sociologues. De ce travail naît un livre d’alerte et de solutions, construit autour d’une conviction forte : la sédentarité n’est pas seulement un problème de volonté individuelle. C’est aussi un problème d’environnement, d’organisation du travail, d’écrans, de transports et de modes de vie.

Comme le résume Alexandre Dana : « La sédentarité, c’est le quatrième facteur de mortalité au monde et le premier facteur de mortalité évitable. On n’est pas en train de faire du sensationnalisme. On est en train d’alerter. »

Quand le corps ne bouge plus

Ce qui se passe dans le corps quand on reste assis trop longtemps est désormais très bien documenté. Les maladies cardiovasculaires d’abord : le cœur est un muscle. Comme tout muscle, il grossit et se renforce quand on l’utilise, et rétrécit quand on le laisse au repos. Un cœur peu sollicité pompera moins efficacement, s’essoufflera plus vite, vieillira plus tôt. C’est pourquoi les marathoniens ont au repos une fréquence cardiaque extrêmement basse : leur muscle cardiaque est si développé qu’il accomplit le même travail en battant moins souvent.

Les articulations suivent la même logique. Elles ont besoin d’être lubrifiées, mobilisées, sollicitées pour ne pas se dégrader. Une position statique prolongée épaissit les tissus, raidit les tendons, installe les douleurs cervicales et les tendinites. Les kinés parlent désormais de « tendinites du texto » pour désigner les lésions chroniques du pouce : une pathologie qui n’existait pas il y a trente ans.

Le diabète de type 2 s’invite également dans ce tableau. Quand les muscles ne travaillent pas, ils ne consomment pas le sucre qui circule dans le sang. Le taux de glycémie grimpe, l’insuline peine à réguler, le cycle dys fonctionnel s’installe. Alexandre Dana l’a vécu de près : son père, psychiatre et psychanalyste de métier, a exercé toute sa vie assis. Diagnostiqué diabétique de type 2 il y a vingt ans, il a été victime d’un coma diabétique en juillet 2025. Non pas parce qu’il mangeait trop sucré, mais parce que l’inactivité physique est, pour cette pathologie, aussi dangereuse que l’excès de sucre !

La machine à sédentarité

Pourquoi sommes-nous devenus si solitaires dans nos chaises ? Alexandre Dana pointe un environnement qui a systématiquement éliminé chaque occasion naturelle de bouger. Amazon et le commerce en ligne suppriment les déplacements en magasin. La téléconsultation supprime le trajet chez le médecin. La livraison de repas à domicile remplace la marche jusqu’au restaurant. Le télétravail en open space élimine les déplacements entre bureaux. Les réseaux sociaux, conçus avec des mécanismes d’addiction puissants, capturent les heures de loisirs qui étaient auparavant actives.

Et notre cerveau amplifie le problème. Des chercheurs français, Boris Cheval et Mathieu Boisgontier, ont démontré que notre cerveau est biologiquement pré-programmé pour privilégier le repos. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs prenaient immédiatement tout abri disponible, parce qu’il n’était pas sûr d’en trouver un autre ensuite. Ce réflexe ancestral de préservation d’énergie est toujours en nous. Dans un environnement qui propose en permanence des ascenseurs, des escalators, des sièges confortables et des services à domicile, ce réflexe tourne à plein régime. Nous sommes biologiquement piégés dans la machine à sédentarité.

Ce que la marche fait vraiment au cerveau

C’est peut-être la découverte la plus étonnante de l’enquête d’Alexandre Dana : marcher ne soigne pas seulement le corps. Elle soigne aussi le cerveau ! Et pas de manière marginale.

Le paléoanthropologue Pascal Picq l’explique en termes évolutifs : nous pensons parce que nous avons marché. La bipédie a élargi notre champ de vision, mis les paysages en mouvement sous nos yeux, forcé le cerveau à traiter en permanence des informations nouvelles. Ce travail cognitif continu a favorisé la sécrétion d’une protéine appelée BDNF, essentielle pour les connexions neuronales. On en produit davantage quand on marche. Le célèbre Kant, que ses voisins surnommaient « l’horloge » parce qu’il sortait marcher chaque jour à 17 h précisément, n’aurait manqué cette habitude que deux fois dans sa vie. Darwin avait créé autour de sa maison un chemin de réflexion où il résolvait ses problèmes les plus complexes.

Créativité, mémoire, humeur : les preuves s’accumulent

L’étude « Give Legs to Your Ideas » est aujourd’hui une référence. Des groupes de participants ont passé un test de créativité dans trois conditions : assis, en marchant sur tapis roulant en intérieur, en marchant en extérieur. Le groupe le plus créatif, avec un score quasiment deux fois supérieur à tous les autres, est celui qui marchait dehors dans la nature. Le groupe assis était le moins performant.

Les liens entre activité physique et santé mentale sont également massivement documentés. Anxiété, dépression, burn-out : tous ont été associés à la sédentarité dans de nombreuses études. Quant aux maladies cognitives, les spécialistes d’Alzheimer que Dana a rencontrés sont unanimes : certains l’appellent désormais le « diabète de type 3 », en référence à l’implication du métabolisme du sucre dans la dégénérescence cérébrale. Et les protocoles d’activité physique pour les patients touchés par des cancers montrent des réductions significatives des symptômes. La littérature scientifique sur ces sujets est, dit Alexandre Dana, « foisonnante » !

Le sport ne compense pas

Un malentendu fréquent mérite d’être dissipé. Une heure de sport hebdomadaire ne compense pas huit heures quotidiennes assis devant un écran. Le corps a besoin d’activité physique distribuée tout au long de la journée, pas d’une dose hebdomadaire concentrée. Des études comparant des personnes sportives mais sédentaires au quotidien à des personnes physiquement actives mais non sportives montrent que ces dernières ont de meilleurs indicateurs de santé : glycémie plus stable, cholestérol mieux régulé, meilleure santé cardiovasculaire.

C’est comme se brosser les dents : le faire une fois par semaine ne remplace pas trois fois par jour. Le corps réclame du mouvement fréquent, régulier, distribué. Et l’activité physique dont il s’agit n’est pas forcément du sport : c’est marcher, monter des escaliers, jardiner, bricoler, porter. Le corps humain est optimisé pour la marche depuis des millions d’années. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs parcouraient quinze kilomètres par jour en portant dix à vingt kilos. Cette capacité est toujours en nous. Elle attend.

Agir : des solutions à chaque échelle

Face à un environnement aussi puissamment sédentaire, la culpabilité individuelle n’est pas la bonne réponse. Alexandre Dana est formel sur ce point : « Il ne faut pas culpabiliser et culpabiliser les gens. Nous sommes beaucoup plus sédentaires que nos parents à cause de cet environnement qui est une machine à sédentarité. » Mais il existe des leviers concrets, à chaque échelle.

Commencer par compter ses pas

Le premier geste : regarder son compteur de pas. Smartphone ou montre connectée, tous les appareils permettent d’accéder à cette donnée. Le consensus scientifique actuel est de 7 000 pas minimum par jour, plutôt que les fameux 10 000 souvent cités. Mais Alexandre Dana montre qu’il est possible d’aller beaucoup plus loin : 12 000, 13 000, 14 000 pas, sans que cela représente un effort athlétique, simplement en intégrant le mouvement dans le quotidien.

L’outil le plus simple pour y arriver : les réunions en marchant. Elles peuvent prendre la forme de balades physiques quand les participants sont au même endroit, ou d’appels téléphoniques avec écouteurs quand ils sont à distance. Alexandre Dana passe lui-même une heure à une heure et demie par jour au téléphone en marchant. « Si j’ai besoin de prendre des notes, j’ai un carnet et un stylo. C’est tout ce qu’il faut. ».

Réinventer son espace de travail

L’espace de travail est le deuxième levier. Le bureau assis-debout, que l’on peut régler en hauteur pour alterner les postures, est aujourd’hui accessible pour moins de 100 euros sur Internet. Le siège ballon, qui fait travailler les hanches, le dos et les abdominaux en permanence, est une alternative intéressante : des études montrent que les abdominaux y travaillent sept fois plus que sur une chaise classique. Le pédalier sous le bureau permet de maintenir une activité physique même en position assise.

La règle à retenir sur la posture : la meilleure posture, c’est celle qu’on ne garde pas. L’enjeu n’est pas de trouver la position parfaite et de la tenir toute la journée, mais d'enchainer des postures très différentes, de varier les configurations, de ne jamais rester bloqué dans le même état. Une alarme toutes les trente minutes pour se lever quelques minutes change profondément la qualité de la journée.

La dimension collective et citoyenne

Les gestes individuels comptent, mais ils ne suffisent pas toujours. Alexandre Dana le rappelle avec force : tant que nos environnements continueront à favoriser l’immobilité, les efforts personnels resteront fragiles. L’enjeu est donc aussi collectif : repenser le travail pour intégrer davantage de mouvement, l’école pour ne plus laisser les enfants assis toute la journée, la ville pour encourager la marche plutôt que la voiture, et les politiques publiques pour faire de la lutte contre la sédentarité un véritable sujet de santé publique.

Car si la sédentarité est l’un des grands risques sanitaires de notre époque, elle demande des réponses à la même hauteur. Les urgences en voient déjà les conséquences. Les médecins généralistes, eux, en parlent encore trop peu. Ce silence en dit long : les conséquences sont prises en charge, douleurs, fatigue, surpoids, maladies cardiovasculaires, mais le mode de vie qui les favorise, la source, reste encore trop peu questionné.

La marche n’est donc pas seulement une activité physique. C’est une manière de reprendre place dans son corps, dans sa journée, dans son environnement. Regarder son compteur de pas, prendre les escaliers, proposer une réunion en marchant : ces gestes semblent modestes, mais ils déplacent déjà quelque chose. À l’échelle individuelle, ils remettent le corps en mouvement. À l’échelle collective, ils peuvent contribuer à changer la norme !

Alexandre Dana est cofondateur de LifeMentor, organisme de formation spécialisé dans l’accompagnement des créateurs d’entreprise, qui compte aujourd’hui une centaine de salariés. Éditeur chez Eyrolles et directeur d’une collection de carnets de méthodologie, il est également journaliste sur le podcast Métamorphoses. Co-Auteur de La Chaise tue paru aux Éditions Eyrolles. Il a mené une enquête de deux ans sur la sédentarité en rencontrant une centaine de spécialistes de santé, d’éducation et de sciences sociales.

Photos : Karola G - Kindelmedia - Silverkblack

Ces contenus ne remplacent pas l’avis d’un professionnel de santé.

Dans le numéro 7

Juillet 2026

Le numéro
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