Ayurveda : comprendre ses déséquilibres pour retrouver l'équilibre

Elle a plus de 5 000 ans et n'a jamais été aussi actuelle. L'Ayurveda, médecine traditionnelle indienne, propose une lecture du corps et de l'esprit radicalement différente de celle que nous connaissons en Occident. Ni recette miracle, ni mode passagère : c'est un système complet qui repose sur un principe aussi simple que puissant, la santé est un état d'équilibre, la maladie naît du déséquilibre.

Naturopathe en exercice depuis plus de douze ans, professeure de yoga et auteure du Guide de l'Ayurveda au quotidien et de La Méthode anti-inflammatoire, Marine Le Gouvello s'est formée à l'Ayurveda en Inde, où elle a également suivi la cure traditionnelle de Panchakarma au Kerala. Elle nous offre ici une introduction claire et concrète à cette science millénaire, et surtout, des clés que chacun peut appliquer dès aujourd'hui.

Une médecine millénaire, une pertinence intacte

Ayur, la vie. Veda, la connaissance. Littéralement, l'Ayurveda est la science de la vie. Ses origines remontent aux Vedas, des textes sacrés indiens transmis d'abord par tradition orale, reçus par des sages, les Rishis, en méditation profonde, puis mis par écrit il y a plus de cinq millénaires. Le Rig Veda, le plus ancien, contient le socle théorique de cette médecine. Le Charaka Samhita, daté entre le IIe et le Ier siècle avant notre ère, a permis sa diffusion sur tout le continent asiatique, influençant au passage les médecines arabe, tibétaine et mongole.

En Inde, l'Ayurveda n'est pas une médecine alternative. C'est un pilier culturel, au même titre que le yoga et le tantra, trois sciences sœurs qui, ensemble, couvrent le corps, le mental et l'âme. Le berceau de l'Ayurveda se situe au Kerala, dans le sud du pays, où des milliers de personnes viennent chaque année du monde entier suivre des cures traditionnelles dans des cliniques spécialisées.

Ce qui frappe d'emblée dans l'approche ayurvédique, c'est qu'elle ne cherche pas à isoler un symptôme pour le traiter. Elle observe l'individu dans sa globalité — corps, émotions, pensées, environnement, sens donné à l'existence — et cherche à comprendre d'où vient le déséquilibre. « L'Ayurveda ne soigne pas une maladie, elle rééquilibre un terrain », résume Marine Le Gouvello. Une philosophie qui, à l'heure où les maladies chroniques, le stress et l'inflammation sont devenus des enjeux de santé publique majeurs, résonne avec une force particulière.

Doshas et gunas : la grille de lecture du vivant

Les gunas, ou la constitution mentale

Pour comprendre l'Ayurveda, il faut accepter un postulat fondateur : l'énergie gouverne la matière. Ce n'est pas un concept mystique flottant — la physique quantique moderne décrit d'ailleurs une cascade de création de la matière remarquablement proche du récit cosmologique védique. Conscience, information, énergie, matière : c'est dans cet ordre que le monde s'est structuré selon l'Ayurveda.

De cette vision naissent deux grilles de lecture complémentaires. La première concerne le plan psycho-émotionnel : ce sont les gunas, trois qualités énergétiques qui influencent nos pensées, nos perceptions, nos émotions et nos comportements.

Tamas, c'est la force d'inertie, de lenteur, d'obscurité. Elle est indispensable — c'est elle qui nous permet de nous endormir, qui apporte structure et solidité. Mais en excès, elle génère paresse, fermeture d'esprit, rigidité, ressassement de pensées négatives.

Rajas, c'est la force de transformation, d'agitation. Active, stimulante, elle porte les projets et la créativité. En excès, elle produit agitation stérile, dispersion mentale, irritabilité, surcharge cognitive.

Sattva, c'est la force de clarté, de paix, de sérénité. C'est la guna la plus propice à la santé et au développement personnel. Lorsque sattva domine, le mental est clair, les émotions sont fluides, la vitalité est stable.

L'observation de Marine Le Gouvello est sans appel : notre époque est excessivement rajasique. Tout va trop vite — communications, transports, exigences professionnelles, hyperstimulation permanente. Et parallèlement, le tamas est partout dans les comportements collectifs : pollution, destruction, violence, gâchis. Le sattva, lui, demande un effort conscient pour être cultivé. C'est précisément là que l'Ayurveda intervient.

Les doshas, ou la constitution physique

La seconde grille de lecture concerne le corps : ce sont les doshas, trois énergies biologiques qui conditionnent notre physiologie, nos métabolismes, nos points forts et nos vulnérabilités. Chaque être humain naît avec une combinaison unique de ces trois doshas, ce que l'Ayurveda appelle la prakriti. En général, un ou deux doshas dominent. Avoir les trois parfaitement équilibrés dès la naissance est extrêmement rare.

Kapha (terre + eau) est la force de cohésion et de solidité. Les personnes à dominante Kapha sont charpentées, endurantes, patientes, dotées d'une bonne immunité. En excès, Kapha produit inertie, surpoids, ralentissement métabolique, congestion ORL. Pour rééquilibrer : du chaud, du léger, du sec — nourriture cuite, épices réchauffantes, activité physique d'endurance régulière.

Pitta (feu + eau) est la force de transformation. Les personnes Pitta sont souvent charismatiques, solaires, dotées d'un feu digestif puissant et d'une énergie vive. En excès, Pitta génère inflammation, colère, irritabilité, tendance aux excès en tout genre. La clé d'équilibre : la modération — alimentation plus crue et végétale, plantes rafraîchissantes, travail sur le foie et l'intestin grêle.

Vata (air + éther) est la force de mouvement. Les personnes Vata sont longilignes, créatives, enthousiastes, mais aussi les plus vulnérables au déséquilibre nerveux. En excès, Vata donne anxiété, constipation, ballonnements, forte attirance pour le sucre, fragilité nerveuse. Pour rééquilibrer : du chaud, de l'humide, du dense — nourriture cuite avec de bonnes matières grasses, protéines, légumes racines, routine et régularité.

Un point essentiel à comprendre : la prakriti — la constitution de naissance — est immuable. Mais le tempérament, lui, évolue. On peut naître Pitta dominant et se retrouver, à un moment de sa vie, en aggravation de Vata à cause du stress ou de l'épuisement. C'est pourquoi l'Ayurveda ne propose jamais un protocole figé : elle ajuste en permanence, en fonction de ce que la personne vit ici et maintenant.

Agni et prana : les deux moteurs de la vitalité

Au-delà des doshas et des gunas, deux concepts sont absolument centraux en Ayurveda — et ce sont eux qui relient la théorie à la pratique quotidienne.

Agni, c'est le feu intérieur. Il désigne à la fois le feu digestif, les capacités métaboliques et les fonctions d'assimilation et d'élimination. En Ayurveda, la force de la santé dépend directement de la puissance d'Agni. Plus Agni est fort, meilleure est la digestion, le transit, l'élimination des toxines, et plus l'homéostasie (cette intelligence biologique qui ramène en permanence le corps vers l'équilibre) est efficace.

Son opposé, Ama, désigne tout ce qui stagne : déchets mal métabolisés, toxines accumulées, émotions cristallisées, blocages mécaniques. Dès qu'il y a stagnation quelque part, dans l'intestin, les articulations, le mental, l'inflammation et la maladie peuvent s'installer.

Prana, c'est l'énergie vitale. L'équivalent du qi en médecine chinoise. Le prana circule en nous par des canaux appelés nadis (l'équivalent des méridiens) et entre en nous entre autres par le souffle et par les aliments. Lorsque le niveau de prana est élevé, la vitalité est forte, le mental est clair, la capacité d'action et de décision est vive. Marine Le Gouvello en a fait l'expérience directe lors d'une retraite intensive de pranayama en Inde : deux semaines de pratiques respiratoires ciblées ont produit un état de clarté mentale et de calme intérieur qu'elle décrit comme profondément marquant.

Le lien entre ces concepts est direct : renforcer Agni et augmenter le prana sont les deux leviers universels de l'Ayurveda — valables quelle que soit la constitution de départ.

Les clés concrètes pour le quotidien

L'alimentation comme remède

En Ayurveda, l'alimentation n'est pas un simple carburant. C'est un remède à part entière. Et la façon dont on se nourrit influence directement l'équilibre des gunas en nous.

Tous les aliments portent une qualité énergétique. Certains sont sattviques (fruits frais, légumes de saison, céréales complètes, légumineuses, ghee), d'autres rajasiques (café, sucre, piment, ail, oignon, vinaigre), d'autres encore tamasiques (aliments transformés, surgelés, réchauffés, consommés en excès ou trop tard le soir). La proportion idéale selon l'Ayurveda : 80 % de sattvique, 10 % de rajasique, 10 % de tamasique.

Mais ce n'est pas seulement la nature de l'aliment qui compte. Le contexte du repas joue un rôle déterminant. Un plat parfaitement sattvique, avalé dans le stress, en quantité excessive ou tard le soir, devient tamasique. À l'inverse, un repas simple préparé en conscience, dégusté dans le calme, avec attention à la mastication, est profondément sattvique — même s'il n'a rien d'extraordinaire.

Quelques ajustements simples peuvent faire une différence mesurable : remplacer un ou deux cafés par une décoction d'épices chaude (cannelle, cardamome, gingembre frais, réglisse) ; introduire des repas végétariens le soir, un soir sur deux ; privilégier les produits frais plutôt que les conserves et surgelés ; préparer soi-même ses repas plutôt que de commander. Aucun de ces gestes ne coûte cher. Tous sont à la portée de chacun.

Les épices, pilier de la santé digestive

Si l'Ayurveda ne devait retenir qu'un outil nutritionnel, ce seraient les épices. Cumin, cannelle, coriandre, fenouil, curcuma, poivre, cardamome, fenugrec, badiane, clou de girofle, toutes soutiennent Agni, activent le métabolisme, améliorent la digestion et renforcent les capacités d'élimination.

La méthode de préparation compte : faire chauffer une matière grasse adaptée (ghee, huile d'olive ou huile de coco, les seules recommandées pour la cuisson), y faire revenir les épices à feu doux jusqu'à ce qu'elles libèrent leurs arômes et forment de petites bulles, puis seulement ajouter les aliments. Ce geste simple libère les principes actifs des épices et décuple leurs bienfaits.

En boisson, les décoctions d'épices remplacent avantageusement les excès de café : un litre d'eau frémissante avec un bâton de cannelle, quelques gousses de cardamome écrasées, du gingembre frais et un bâton de réglisse, infusés quinze minutes puis filtrés dans un thermos. C'est réchauffant, dynamisant pour Agni, et infiniment plus doux pour le système nerveux que la caféine.

Deux recettes fondatrices

Parmi les piliers de la cuisine ayurvédique, deux préparations méritent une place dans chaque cuisine.

Le ghee (beurre clarifié) est la base de toute la cuisine et de la pharmacopée ayurvédique. Débarrassé de sa caséine et de son lactose, il est toléré par la grande majorité des personnes sensibles aux produits laitiers. C'est aussi un excellent support pour la cuisson des épices.

Le kichari est le plat de référence des cures de Panchakarma : un mélange de riz et de légumineuses (mung dal ou lentilles corail), généreusement épicé, simple à préparer, extrêmement digeste. Marine Le Gouvello le recommande en monodiète du soir pendant une semaine pour quiconque souhaite offrir un repos digestif à son organisme — avec quelques feuilles vertes en accompagnement (roquette, coriandre fraîche, salade). Moins le système digestif est sollicité la nuit, plus le corps peut consacrer son énergie à la récupération, à l'élimination et au renforcement immunitaire.

Au-delà de l'assiette

L'Ayurveda ne s'arrête pas à l'alimentation. La pratique du yoga — en particulier les exercices de pranayama (respiration), constitue un levier puissant pour augmenter le prana et le sattva. La méditation, les routines régulières (horaires de repas, de coucher, de lever), le contact avec la nature, la réduction des écrans et des stimulations excessives : tout converge vers le même objectif, ramener de la clarté, du calme et de la conscience dans un quotidien qui en manque cruellement.

Ce qui rend l'Ayurveda si pertinente aujourd'hui, c'est précisément qu'elle ne demande pas de tout changer d'un coup. Elle propose des micro-ajustements, adaptés à chacun, qui s'accumulent et produisent des effets durables. Pas de dogme, pas de régime rigide : du bon sens, de l'observation, et une reconnexion progressive à ce que le corps exprime.

Marine Le Gouvello est auteure du Guide de l'Ayurveda au quotidien (2021) et de La Méthode anti-inflammatoire. Elle organise de nombreux événements autour de ces thématiques. Pour aller plus loin : marinelegouvello-naturopathe.com, pureexperience.com, ayurkerala.org, ayurvana.fr.

Photos : Arthouse studio,

Ces contenus ne remplacent pas l’avis d’un professionnel de santé.

Dans le numéro 4

Avril 2026

Le numéro
ÉditoComprendre. Nourrir. Guérir.C'est la question qui traverse ce numéro de part en part. Qu'il s'agisse de la maladie de Lyme, de nos déséquilibres digestifs, de notre fatigue chronique ou de ce mal-être profond que la médecine ne sait pas toujours expliquer, une même conclusion revient : le problème n'est presque jamais là où on croit.2 min de lectureLe dossierMaladie de Lyme : Si les vraies réponses n'étaient pas là où on les cherche ? (le rôle majeur du terrain intestinal)Judith Albertat9 min de lecturePlantesCitronCITRON : VOTRE ALLIÉ DÉTOX ET VITALITÉ DU PRINTEMPS2 min de lectureSanté intégrativeLe check-up à faire absolument à 45 ans (et ce que votre médecin oublie de prescrire)Dr Michel Mouly8 min de lectureSanté mentaleLes crises d'angoisse et de panique, c'est fini !Christophe Tissier6 min de lectureMaladie & guérisonAllergies : pourquoi elles explosent et comment enfin s'en débarrasserLe printemps est là, et avec lui son cortège habituel : yeux rouges, nez en cascade, éternuements en série dans les transports. Il y a encore quelques décennies, on appelait ça le "rhume des foins" et on haussait les épaules. Aujourd'hui, c'est devenu une réalité quotidienne pour des millions de personnes, et pas seulement au printemps. Allergie au gluten, aux poils de chat, aux acariens, aux cacahuètes, au latex, au nickel de sa propre bague de fiançailles… La liste s'allonge, les cas se multiplient, et l'on se retrouve toutes à connaître autour de nous plusieurs personnes allergiques là où on en connaissait à peine une il y a vingt ans.7 min de lectureThérapies naturellesComment réguler son sommeil grâce aux thérapies naturellesLe sommeil n'est pas une fonction passive. Il se construit, se prépare, se nourrit, et quand il déraille, c'est souvent le signe que quelque chose, en amont, a été négligé. Avant de chercher une solution dans une boîte de médicaments, il existe des approches naturelles, validées par la recherche et éprouvées par des millénaires de pratiques humaines, qui permettent de retrouver des nuits profondes sans dépendance ni effets secondaires. Le tout est de comprendre comment le corps fonctionne, et de lui redonner les conditions dont il a besoin.5 min de lecture

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