Pourquoi la psychiatrie française est à la dérive ?


D'abord par manque de moyens. Les hôpitaux ferment des lits, les soignants se font plus rares, et les médicaments psychotropes eux-mêmes, c'est-à-dire ceux qui agissent sur le psychisme, comme les antidépresseurs ou les anxiolytiques, sont désormais touchés par des pénuries répétées. Pendant que les ressources disparaissent, les promesses politiques s'accumulent. On n'a plus de quoi soigner correctement les maladies mentales, mais on prétend accueillir toute la souffrance humaine ! La psychiatrie recule, étouffée sous le vocabulaire creux de la « santé mentale ». La grande cause nationale ressemble de plus en plus à une tartuferie.

Mais la psychiatrie française ne manque pas que de moyens. Elle manque aussi de rigueur. Elle a tourné le dos à son héritage médical. Elle a renié ses racines scientifiques. Et cette fois, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même !
Un exemple concret suffit à le comprendre. Nous sommes l'un des seuls pays au monde à utiliser du Tercian©, un antipsychotique aux propriétés apaisantes marquées, très fréquemment prescrit en France depuis les années 1970. Ce médicament possède quatre « indications thérapeutiques » officielles, c'est-à-dire quatre situations dans lesquelles les médecins sont autorisés à le prescrire. Or aucune de ces indications ne repose sur une étude clinique interventionnelle : jamais un essai n'a comparé ce médicament à un placebo pour prouver qu'il fonctionne. Et parmi ces indications jamais démontrées, la plus troublante concerne les enfants : le Tercian est autorisé dès 3 ans, en solution buvable, pour les « troubles graves » du comportement avec agitation et agressivité. Autrement dit : un neuroleptique similaire au Largactil, le tout premier antipsychotique de l'histoire, conçu dans les années 1950 pour traiter la schizophrénie chez l'adulte, prescrit à des enfants de 3 ans, sans aucune étude pour justifier son utilisation. Le bon sens ferait sauter n'importe quel praticien au plafond, mais la psychiatrie française a pris ses habitudes. Et les habitudes ont pris le dessus sur la science.
Les exemples ne manquent pas. Les antidépresseurs utilisés larga manu, c'est-à-dire massivement et sans retenue, chez les patients bipolaires, en l'absence de données prouvant leur efficacité sur le long terme. Des patients devenus obèses sous psychotropes, auxquels on n'a jamais proposé de metformine, un médicament du diabète qui aide à limiter la prise de poids ; une prescription qui devrait pourtant relever du soin courant. Et d'autres molécules auxquelles on ne peut reprocher que leur âge : le pramipexole, les inhibiteurs de la monoamine oxydase, les hormones thyroïdiennes, des traitements anciens et peu coûteux dont l'intérêt est documenté, mais qui ne sont presque jamais utilisés.
Pourquoi ? Parce que les praticiens n'ont qu'une obligation déontologique de se mettre à jour. La formation médicale continue est bien inscrite dans la loi, mais elle n'est pas surveillée, et donc, sans surprise, elle n'est que rarement faite. Les psychiatres ont une part de responsabilité, mais ils font aussi face à un assaut administratif constant. C'est une attaque qui se fait dans l'ombre, mais qui dégrade peu à peu la qualité des soins.
Les fanatiques de la réunion ont pris en otage les praticiens. Des bureaucrates qui n'ont jamais vu un patient de leur vie choisissent des experts qui donneront le rythme pour l'ensemble de la profession. L'objectif affiché : se dégager des cliniciens. Pourquoi s'encombrer de psychiatres quand on peut faire appliquer des « recommandations d'experts » par n'importe qui ? Plus besoin de médecins, et encore moins de dix années d'études, lire la parole divine suffira.
Mais les experts de la « Haute Autorité de santé », l'organisme public chargé d'évaluer les médicaments et d'émettre les recommandations de bonne pratique, n'ont d'experts que le nom. Ils se sont fait prendre, à plus d'une reprise, à ne pas avoir lu les éléments les plus sommaires des dossiers qu'on leur soumet. Ils n'hésitent pas à « recommander » l'utilisation du Tercian© chez les enfants, toujours sans aucune donnée scientifique.
Si la psychiatrie veut prétendre encore pouvoir soigner ses malades, elle va devoir se battre. Elle devra reconquérir son blason scientifique auprès du grand public. Elle devra refuser d'être mélangée à la « santé mentale », concept qui relève plus de la propagande d'État que du soin.
Et plus que tout, elle devra se rassembler contre les bureaucrates. Faute de quoi, elle ne tiendra pas beaucoup plus longtemps. Et elle entraînera les patients dans sa chute.
Le docteur Michaël Sikorav est médecin psychiatre. Il est l’auteur de Blouse blanche, idées noires: Le témoignage percutant d’un psychiatre bipolaire. Il prend la parole pour défendre les patients contre des autorités aveugles et sourdes, qui ont oublié les malades qu’elles devaient protéger. Retrouvez le sur Instagram.
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